« Mais ce monde Orwellien est-il vraiment une prédiction ou une énergique mise en garde ? »
Sylvie Marion poursuit son enquête auprès de plusieurs spécialistes qui tentent de répondre à cette question qui taraude tous les lecteurs depuis 1949.
Pour Bernard Crick, le biographe d’Orwell (trad.off) « Le livre est une satire mais pas une prophétie… comme Swift avant lui dans Le voyage de Gulliver, il nous décrit une grotesque image de notre société, de ce qui se passait de son vivant. »
Sylvie Marion poursuit son analyse : « En écrivant 1984, Orwell dénonçait en réalité ce qu’il connaissait : le colonialisme en 1923 lorsqu’il était en Birmanie, le stalinisme dont ses amis libertaires furent les victimes durant la Guerre d’Espagne en 1936, le nazisme dont l’Europe sortait à peine quand le livre fut rédigé et le début de la Guerre froide. »
Eric Hopsbaum, historien, remet le roman dans son cadre historique : « En 1948, c’était vu surtout avec une grande vraisemblance, comme ainsi dire un tract antisoviétique, puisque le totalitarisme à ce moment-là était représenté surtout par le stalinisme. Au fil des années, les tendances ont changé… pour la majorité du monde, si ce régime est très peu sympathique, il ne représente plus le danger dominant et encore moins l’avenir qui viendra.«
Bernard Crick insiste sur le fait qu’Orwell « craignait que cette tyrannie soviétique se développe chez nous.«
« Alors est-il envisageable que l’année qui s’ouvre devant nous puisse ressembler au 1984 Orwellien ?«
Et pourtant ! Fait troublant. Chaque pays semble toujours trouver des éléments allant dans le sens de ses propres craintes dans le livre d’Orwell. En cette année 1984, Sylvie Marion se demande si le retour en grâce de Mao Tse Tong ne ressemble pas à la réécriture de l’histoire du ministère de la vérité ? De son côté, à l’Est, la Pravda site Orwell comme un dénonciateur des USA. A Londres, Margaret Thatcher est qualifiée de « Big sister« . Aux Etats-Unis, on fait son autocritique en citant Orwell dans le domaine de la technologie.
Marvyn Rosenblum (producteur de l’adaptation cinématographique « 1984 », en préparation à l’époque) va d’ailleurs dans ce sens. A l’époque, on est pourtant encore loin du réseau Internet et de la généralisation de la vidéosurveillance, pourtant le roman résonne déjà… : « Les médias chez nous dénoncent les trois milliards de fiches établies par le gouvernement des USA sur tout citoyen américain. Dès qu’on tente d’interconnecter tous les ordinateurs, cela fait scandale et on hurle contre « Big brother »… Il y a dans la banlieue de Miami une zone très criminogène où on a placé des caméras de surveillance dans les rues et tout ce qui s’y passe est surveillé par la police.«
Un livre visionnaire ?
Bernard Crick confirme : « on retrouve bien les craintes sur les relations établies entre l’Etat et la liberté. D’un côté on exige tous la liberté, de l’autre on érige un appareil d’état qui rend de plus en plus difficile la poursuite individuelle de la liberté. Toute cette surveillance… Oh mon Dieu ! »
Jean-Daniel Jurgensen, auteur de La route de 1984, ajoute que le monde décrit par Orwell n’est peut-être qu’un pale reflet de ce qui s’annonce vraiment, avec un aspect prophétique : « Les mêmes dangers existent qu’au temps d’Orwell, il s’en est même ajouté d’autres… le totalitarisme des fondamentalistes musulmans, qui est aussi un totalitarisme.«
Pour Eric Hopsbaum, le récit est dépassé tant les obstacles à venir s’avéreront bien plus redoutables : « Je dirais que le grand danger actuellement n’est plus le totalitarisme tel qu’il était en 1948 mais ce qui pourrait accélérer, c’est une rechute dans un Moyen-âge et dans la barbarie, la Troisième Guerre mondiale ou l’éclatement aigu du nucléaire.«
Livre visionnaire ou simple satire de son époque ? Ce qui est certain, c’est que sept décennies après sa parution, 1984 reste un livre incontournable qui semble résonner plus que jamais avec nos problématiques liées à l’évolution de nos sociétés hyper-connectées et à la montée des populismes dans le monde.