Orwell : un écrivain visionnaire ?

1984, a souvent fait qualifier Orwell de visionnaire, voire de prophète sur les grandes désillusions des années 50, le développement d’une société de masse dominée par le mensonge, la violence et par le spectacle médiatique et technologique.

Mais c’est surtout en se basant sur des faits réels déjà existants qu’il a construit son roman (1984 n’est qu’une inversion des chiffres 1948 année d’écriture du roman soulignant l’analogie entre les 2 dates). C’est une extrapolation basée sur des faits précédemment vécus et toujours en cours (guerre froide).

Album biographique de George Orwell écrit par Chrstin & Verdier en 2019.

Aujourd’hui au XXIe siècle, quelle valeur peut encore avoir 1984 ? En se limitant au monde occidental, on voit bien que les dérives politiques n’ont pas atteint cette situation dramatique. Pourtant les gouvernements sont régulièrement montrés du doigt pour la manipulation qu’ils exercent sur les médias et l’opinion publique. Par exemple la première décennie 2000 a vu George W. Bush et sa croisade contre l’Irak et contre tout pays susceptible de le gêner, soutenu par la presse américaine. Elle-même dirigée par une élite étroitement liée à l’establishment politique. Sélection, dissimulation de la vérité, ré-interprétation : le lecteur devient incapable de discerner le vrai du faux et prend des décisions sur la base d’orientations erronées et d’informations tendancieuses. Lire à ce sujet un très bon article sur Autodafe.org mettant en lumière les nombreux « orwellismes » opérés par les USA dont voici un extrait :
« Les mass media ont décerné aux États-Unis leur prix de vertu d’une manière qui aurait bluffé George Orwell. C’est un exemple d’école d’auto-intox : on y prétend que les armes de destruction massive, généreusement fournies à Saddam Hussein dans les années quatre-vingt par les gouvernements Reagan et Thatcher, représentent une menace pour les États-Unis et la sécurité du monde, et l’on ajoute que ses efforts pour déjouer les inspections imposées par ses anciens acolytes américains et britanniques sont intolérables et bafouent les Nations unies et le Droit international ! Dans le même temps, on tolère qu’Israël ignore, avec l’aval de Washington, les résolutions des Nations unies. Un tel processus obéit à l’un des principes orwelliens : « Oublier ce qui doit l’être, puis le réintroduire dans la mémoire quand le besoin s’en fait sentir. »

Il existe également un totalitarisme émanant des forces économiques dominantes. La nouvelle dictature est celle des marques, des méga-multinationales, de la télévision toute puissante et désormais d’Internet qui dicte les goûts aux téléspectateurs/internautes de tous âges. La télévision et Youtube au pouvoir hypnotique, sont devenus les premiers éducateurs des jeunes générations abreuvées d’images et de schémas de pensée prêts à l’emploi. Des tubes musicaux sont martelés en boucle sur les ondes des radios qui calquent leurs playlists (toutes rigoureusement identiques) en fonction des budgets pub des maisons de disque.

L’information devient complice de la publicité. Des groupes comme L’Oréal ou Microsoft, forts d’un chiffre d’affaire supérieur aux PIB d’une majorité de pays, sont capables d’incliner les choix éditoriaux des médias, de disposer d’un droit de relecture et de modification.

Craignant trop pour leur survie financière, ces derniers se plient à leurs volontés et génèrent l’information conforme aux intérêts de ces entreprises.

La manipulation (consentante et inconsciente) des esprits, touche en particulier les jeunes totalement aspirés par les images et les discours consuméristes martelés par le petit écran. Le nouveau Big Brother s’appelle « Marketing » et les « big data » (collecte des données personnelles toujours plus précises et intrusives, avec en tête le géant Google). Il détient dans ses bases de données, quantité d’informations personnelles sur notre profil, nos habitudes. Et évidemment couronnement de tout ce dispositif : Internet et ses fameux cookies et autres mouchards (fichiers et petits programmes qui s’installent à l’insu de l’utilisateur sur son ordinateur et permettent de tracer ses navigations et pourquoi pas extorquer des données personnelles sur son disque dur). Récemment les émissions de télé-réalité inaugurées par Loft-Story ont relancé le débat autour du système Big-Brother.

1984 : fiction ou anticipation ?

« Mais ce monde Orwellien est-il vraiment une prédiction ou une énergique mise en garde ? »

Sylvie Marion poursuit son enquête auprès de plusieurs spécialistes qui tentent de répondre à cette question qui taraude tous les lecteurs depuis 1949.

Pour Bernard Crick, le biographe d’Orwell (trad.off) « Le livre est une satire mais pas une prophétie… comme Swift avant lui dans Le voyage de Gulliver, il nous décrit une grotesque image de notre société, de ce qui se passait de son vivant. »

Sylvie Marion poursuit son analyse : « En écrivant 1984, Orwell dénonçait en réalité ce qu’il connaissait : le colonialisme en 1923 lorsqu’il était en Birmanie, le stalinisme dont ses amis libertaires furent les victimes durant la Guerre d’Espagne en 1936, le nazisme dont l’Europe sortait à peine quand le livre fut rédigé et le début de la Guerre froide. »

Eric Hopsbaum, historien, remet le roman dans son cadre historique : « En 1948, c’était vu surtout avec une grande vraisemblance, comme ainsi dire un tract antisoviétique, puisque le totalitarisme à ce moment-là était représenté surtout par le stalinisme. Au fil des années, les tendances ont changé… pour la majorité du monde, si ce régime est très peu sympathique, il ne représente plus le danger dominant et encore moins l’avenir qui viendra.« 

Bernard Crick insiste sur le fait qu’Orwell « craignait que cette tyrannie soviétique se développe chez nous.« 

« Alors est-il envisageable que l’année qui s’ouvre devant nous puisse ressembler au 1984 Orwellien ?« 

Et pourtant ! Fait troublant. Chaque pays semble toujours trouver des éléments allant dans le sens de ses propres craintes dans le livre d’Orwell. En cette année 1984, Sylvie Marion se demande si le retour en grâce de Mao Tse Tong ne ressemble pas à la réécriture de l’histoire du ministère de la vérité ? De son côté, à l’Est, la Pravda site Orwell comme un dénonciateur des USA. A Londres, Margaret Thatcher est qualifiée de « Big sister« . Aux Etats-Unis, on fait son autocritique en citant Orwell dans le domaine de la technologie.

Marvyn Rosenblum (producteur de l’adaptation cinématographique « 1984 », en préparation à l’époque) va d’ailleurs dans ce sens. A l’époque, on est pourtant encore loin du réseau Internet et de la généralisation de la vidéosurveillance, pourtant le roman résonne déjà… : « Les médias chez nous dénoncent les trois milliards de fiches établies par le gouvernement des USA sur tout citoyen américain. Dès qu’on tente d’interconnecter tous les ordinateurs, cela fait scandale et on hurle contre « Big brother »… Il y a dans la banlieue de Miami une zone très criminogène où on a placé des caméras de surveillance dans les rues et tout ce qui s’y passe est surveillé par la police.« 

Un livre visionnaire ?

Bernard Crick confirme : « on retrouve bien les craintes sur les relations établies entre l’Etat et la liberté. D’un côté on exige tous la liberté, de l’autre on érige un appareil d’état qui rend de plus en plus difficile la poursuite individuelle de la liberté. Toute cette surveillance… Oh mon Dieu ! »

Jean-Daniel Jurgensen, auteur de La route de 1984, ajoute que le monde décrit par Orwell n’est peut-être qu’un pale reflet de ce qui s’annonce vraiment, avec un aspect prophétique : « Les mêmes dangers existent qu’au temps d’Orwell, il s’en est même ajouté d’autres… le totalitarisme des fondamentalistes musulmans, qui est aussi un totalitarisme.« 

Pour Eric Hopsbaum, le récit est dépassé tant les obstacles à venir s’avéreront bien plus redoutables   : « Je dirais que le grand danger actuellement n’est plus le totalitarisme tel qu’il était en 1948 mais ce qui pourrait accélérer, c’est une rechute dans un Moyen-âge et dans la barbarie, la Troisième Guerre mondiale ou l’éclatement aigu du nucléaire.« 

Livre visionnaire ou simple satire de son époque ? Ce qui est certain, c’est que sept décennies après sa parution, 1984 reste un livre incontournable qui semble résonner plus que jamais avec nos problématiques liées à l’évolution de nos sociétés hyper-connectées et à la montée des populismes dans le monde.

1984 : analyse philosophique

1984 est un roman politique dirigé contre les régimes communistes naissants au début des années 50, et à destination des lecteurs de l’Ouest.

Dans 1984, Orwell dépeint une société totalitaire absolue, la réalisation la plus extrême qu’on puisse imaginer d’un gouvernement moderne. Le titre du roman indique qu’Orwell voit une possibilité historique de l’avènement d’un tel monde.

La technique est vue comme symbole de la domination politique, notamment au service de la manipulation psychologique. Big Brother est introduit dans chaque maison et appartement : sphère publique et privée sont ainsi fusionnées. Les enfants sont élevés pour espionner et dénoncer leurs parents et la sexualité est réprimée car le désir est vu comme un témoignage de l’individualité. En sus de la manipulation mentale, le Parti exerce un contrôle physique de la population : même un tic facial peut provoquer une arrestation. Les individus effectuent tous un travail harassant pour maintenir la population dans un état de fatigue extrême, ce qui accroît leur niveau d’obéissance. La torture est également une pratique généralisée, signe que le corps appartient à l’Etat. L’histoire, de même, est contrôlée puisque le Parti réécrit les archives.

Conclusion sur 1984 : Le Totalitarisme rampant de nos sociétés

1984 est donc un roman dont la teneur philosophique est évidente : ses thèmes (subjectivité, Etat, rapport public/privé, désir, médias, …) sont traités de manière à faire réfléchir l’Américain de 1949 sur les dangers et les potentialités de régimes aux dérives totalitaires.